L’hospitalité n’est pas le fait de se nier soi-même

vendredi 29 janvier 2016
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Comment faire aimer la France ?
L’hospitalité n’est pas le fait de s’effacer soi-même, de se nier soi-même, de se dénigrer soi-même pour mieux laisser l’autre être ce qu’il est
Alain Finkielkraut et Jean-Francois Chemain



« Le philosophe Alain Finkielkraut entre à l’Académie Française ce jeudi 28 janvier 2016. Famille Chrétienne l’avait rencontré en 2014, avec le professeur d’histoire Jean-François Chemain. Au moment où l’identité de la France est menacée, ils pensent vital de transmettre l’amour de la France aux jeunes et aux immigrés. Dialogue entre un philosophe fils d’immigré, et un prof historien français de souche… »

Extraits :

« Ce parti pris de dénigrement national est malgré tout très répandu. Il forme une doxa en vigueur dans l’Éducation nationale. Nous sommes à un tournant : soit l’hospitalité constituera encore le fait d’offrir ce que l’on a, soit on changera de paradigme et on appellera hospitalité le fait de s’effacer soi-même, de se nier soi-même, de se dénigrer soi-même pour mieux laisser l’autre être ce qu’il est.

Nous sommes à un tournant : soit l’hospitalité constituera encore le fait d’offrir ce que l’on a, soit on changera de paradigme et on appellera hospitalité le fait de s’effacer soi-même, de se nier soi-même, de se dénigrer soi-même pour mieux laisser l’autre être ce qu’il est.
A. Finkielkraut

J’assiste à l’islamisation à marche forcée de ces jeunes qui, pour la plupart, n’ont rien reçu de leurs parents : ils n’ont pas l’impression de quitter quelque chose pour devenir musulmans. Et pour ceux qui voudraient rester fidèles à leur religion d’origine, c’est parfois la persécution. Le tout sans méchanceté d’ailleurs. Certains de mes élèves n’ont juste aucune idée de l’altérité. Pour eux, être musulman c’est une évidence ! Ils n’imaginent pas une seconde qu’on puisse ne pas l’être. Des enfants d’origine européenne sont obligés de faire acte d’allégeance soit en adoptant la tenue, soit en adoptant le mode d’expression, soit même en disant : « Je fais mes cinq prières  », ou en ne venant pas le jour de l’Aïd. Moi-même on essaie régulièrement de me convaincre. Je fais l’objet d’actes de prosélytisme, sans méchanceté non plus.
Aujourd’hui, la culture dominante, dans certains territoires de la République, c’est l’islam. Et on n’y a pas d’autres choix que devenir soi-même musulman ou de partir.
J.-F. Chemain

A. F.– Ce rapport est orwellien dans le sens où il veut réécrire l’Histoire à la lumière de ce qu’il croit être l’actualité, c’est-à-dire la France plurielle. Il nous est dit que la France doit assumer sa dimension « arabo-orientale  ». Il nous est dit que l’immigration fait partie de l’Histoire de France depuis toujours. Cela devient un lieu commun en France d’affirmer que les étrangers ont fait la France. Moi qui suis enfant d’immigré, qui suis donc français de fraîche date, je n’ai jamais pensé une chose aussi absurde ! Autrefois, on allait en France quand la France était une destination culturelle, pour la France elle-même. Et si des étrangers avaient la possibilité d’apporter quelque chose, eh bien ils le faisaient !

Cela devient un lieu commun en France d’affirmer que les étrangers ont fait la France. Moi qui suis enfant d’immigré, qui suis donc français de fraîche date, je n’ai jamais pensé une chose aussi absurde !
A. Finkielkraut

J.-F. C.– Vous parliez de notre culture judéo-chrétienne. Notre élite qui rejette le christianisme en est à ce point imprégné qu’elle promeut une sorte d’augustinisme moderne : l’État s’arrogeant la qualité de nouvelle Église voudrait imposer de force à la société des principes d’origine chrétienne qui peuvent aller jusqu’au martyre collectif, car nous, nous aurions des choses à expier. C’est tout à l’honneur de notre société de reconnaître que notre histoire n’est pas entièrement rose, mais si nous sommes seuls à le faire, ce n’est pas parce que nous sommes les seuls à avoir quelque chose à se reprocher. Les autres peuples en ont bien autant sur la conscience… sauf qu’eux n’ont pas forcément la même conscience.
Arrivez-vous à en parler à vos élèves ?

J’ai gagné la confiance de la très grande majorité de mes élèves, qui attendent que je leur transmette ce en quoi je crois et ce que j’aime. Et ce quelque chose c’est notamment la France, comme le préconisait la philosophe Simone Weil. Si j’ai choisi l’Éducation nationale sur le tard, à 45 ans, c’est parce que j’avais envie d’essayer de transmettre aux élèves l’amour de la France. Je me suis donné cette mission. Et s’il est possible de leur transmettre cela, c’est à travers la chair du prof qui se donne à eux, qui met ses tripes sur la table, qui se livre. J’arrive très souvent à obtenir de grands moments d’attention et d’intérêt lorsque j’évoque ce qui me tient à cœur. Je me souviens d’une classe déchaînée, à qui j’avais passé un film sur Jeanne d’Arc pour essayer de la calmer. Et au moment où Jeanne arrive devant Orléans, fait cabrer son cheval, brandit son oriflamme et s’écrie : « En avant mes frères pour Dieu et pour la France ! », la sonnerie retentit. Aucun élève ne voulait sortir. Ils voulaient tous savoir la suite !

Certes, certains de ces élèves sont remplis d’autre chose que de ce que nous sommes, mais je pense que, au fond d’eux, ils ont envie de savoir ce que nous sommes. Et à travers la rencontre avec des personnes comme moi ou comme d’autres ils ont envie d’adhérer à ce que nous sommes. Je ne crois pas qu’ils aient quitté, ou que leurs parents aient quitté leur pays, parfois au péril de leur vie, pour arriver dans un pays qui n’a rien à leur proposer. Ils ont quitté quelque chose pour autre chose. Et cette autre chose, c’est la France. Le problème, c’est qu’on leur donne des concepts. On leur donne « Liberté, Égalité, Fraternité », des mots glacials, inscrits sur des frontons de pierre. Ce ne sont pas des mots qui reposent sur des expériences sensibles.

J’ai gagné la confiance de la très grande majorité de mes élèves, qui attendent que je leur transmette ce en quoi je crois et ce que j’aime. Et ce quelque chose c’est notamment la France.

J.-F. Chemain

A. F.– Je crois qu’aujourd’hui en effet, la France est à l’image du reste de l’Europe. Elle tend à congédier son héritage au profit d’une liste de valeurs. Les valeurs de la République, mais surtout les valeurs devenues les idoles de notre temps, la tolérance et le respect. En guise d’Europe, il n’y a plus que la tolérance et le respect, c’est-à-dire l’ouverture à l’autre. Cela vient bien sûr des grands malheurs du XXe siècle, du double traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et de la colonisation.
L’Europe a peur de ses propres démons, elle croit les vaincre par cette sorte d’ascèse, de mouvement vers l’indétermination. Afin de n’exclure personne, elle refuse de se donner une définition. Car définir, c’est enclore. La meilleure expression du nouvel ethos européen je l’ai trouvée sous la plume d’un sociologue allemand, Ulrich Beck, réduisant l’Europe à cette formule : vacuité substantielle, ouverture radicale. En effet, si nous ne sommes rien, nous ne pouvons nous fermer à personne.
C’est tout l’enjeu, d’ailleurs, du débat sur l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne. Ces Européens abstraits estiment que c’est faire injure aux Turcs que se demander s’ils sont européens, car, disent-ils, il n’y a pas d’être européen. Il n’y a que des valeurs. Je crois qu’avec ces bonnes intentions, nous courons à la catastrophe. Ce n’est pas de cette manière qu’on peut résoudre la crise de l’intégration. On ne peut au contraire que l’aggraver jusqu’à l’invivable.

Sur quoi notre identité est-elle basée ?

A. F.– Les différentes affaires du voile et de la burqa nous révèlent une composante forte de l’identité nationale : la mixité, c’est-à-dire une présence, une visibilité heureuse du féminin, qui est antérieure à la Révolution française, aux principes d’égalité, etc. Aujourd’hui en France, ce principe n’est pas négociable. Cette tradition veut être prolongée. C’est une des définitions de l’identité française. Dans une nouvelle d’Isaac Babel qui se passe à Paris, à l’hôtel Danton, le narrateur qui est visiblement Isaac Babel lui-même se trouve en compagnie d’un Français. Et celui-ci a cette phrase : « Nous avons créé la femme, la littérature et la cuisine ! Personne ne pourra nous enlever ça  » Bien entendu, c’est une plaisanterie : les Français n’ont pas créé la femme, mais il est vrai que la France est une patrie féminine et que c’est une patrie littéraire. Nul ne contestera, je crois, qu’elle est aussi une patrie culinaire.
On ne résume pas, bien sûr, l’identité nationale avec ces trois termes, mais ils témoignent du fait que la France est bien une civilisation particulière. Et si elle doit aujourd’hui en rabattre de ses ambitions universalistes, elle a le droit et même le devoir de revendiquer cette particularité. Il serait vraiment dommage qu’elle la sacrifie au nom du nouveau peuplement de l’Europe. C’est ce que l’engage à faire l’Union européenne, qui table sur ce nouveau peuplement pour résoudre les problèmes économiques et démographiques du Vieux Continent.

J.-F. C.– Je crois qu’une piste très importante est de remettre la laïcité à l’endroit. C’est ce que j’ai essayé de faire à travers mon dernier livre, Une autre histoire de la laïcité. On nous présente habituellement la laïcité comme la victoire des États, et notamment de l’État français, qui se seraient libérés de la tutelle de l’Église. La laïcité, ce serait mettre la religion en général, le christianisme plus particulièrement et encore plus l’Église catholique, à distance. Si on regarde l’histoire des relations Église-État sur le long terme, on s’aperçoit que le combat dont la laïcité a été l’aboutissement, c’est le combat de l’Église pour se libérer de la tutelle des États. La pente naturelle de l’État, c’est l’auto-sacralisation et l’instrumentalisation de la religion au service de ses intérêts. À travers les siècles, c’est l’Église qui s’est battue pour conserver une certaine autonomie par rapport à l’État.

A. F.– Il y a aussi d’autres composantes de cette identité européenne. Des moments historiques absolument capitaux, la Renaissance, les Lumières, et bien entendu le combat des Lumières particulièrement virulent en France contre la religion, tout cela compte en effet dans notre histoire. Il y a eu la naissance de l’École républicaine et la loi de séparation de l’Église et de l’État. Il serait bon de rappeler tout cela à ceux qui osent aujourd’hui parler d’islamophobie au sujet de la loi de 2004 interdisant les signes religieux ostensibles à l’école.

Il suffit de se replonger dans l’histoire tumultueuse du XIXe siècle pour percevoir la virulence de l’anticléricalisme. La France républicaine était à l’époque beaucoup plus « cathophobe » que les gouvernements d’aujourd’hui ne sont hostiles à l’islam. Il faut se souvenir que dans les dictionnaires de l’anticléricalisme, on désignait le Christ par le nom d’Alphonse, parce qu’Alphonse était en argot le souteneur, le maquereau ! Le pape était appelé l’idiot du Vatican. C’était un niveau de violence incroyable. À ces musulmans susceptibles et à leurs compagnons de route qui voient l’islamophobie partout, ces vérités-là sont bonnes à rappeler. La France prend beaucoup plus de précautions avec l’islam qu’elle en a pris avec le catholicisme.

Je crains qu’en s’en prenant à l’Église, au christianisme, aux religions judéo-chrétiennes en général, on ne tarisse rapidement la source à laquelle nous buvons, qu’on coupe les racines de l’arbre dont tant de gens viennent de si loin manger les fruits.

J.-F. Chemain

Jean-François Chemain, vous avez parlé des « valeurs qui sont les nôtres  ». Mais nous ne sommes pas tous d’accord là-dessus. La France est désormais une mosaïque. Peut-il y avoir des valeurs acceptables par tous ?

J.-F. C.– C’est un peu la question que je pose dans mon livre. Prenons le socle sur lequel nous sommes d’accord, les droits de l’homme, la laïcité, la démocratie, l’idée de progrès, l’égalité de tous – cela fait partie des droits de l’homme –, un certain libéralisme, la mixité homme/femme. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de mal à démontrer que cela vient d’une matrice qui est judéo-chrétienne. Même si effectivement comme vous l’avez dit les Lumières ont fortement attaqué l’Église, je pense que cette attaque n’est pas une contestation du message chrétien lui-même, mais de l’absolutisme dont l’Église était l’otage et qui lui était imposé par les rois et notamment en France par les rois gallicans.

Je crains qu’en s’en prenant à l’Église, au christianisme, aux religions judéo-chrétiennes en général, on ne tarisse rapidement la source à laquelle nous buvons, qu’on coupe les racines de l’arbre dont tant de gens viennent de si loin manger les fruits.

A. F.– Je crois qu’il ne faut pas s’en tenir exclusivement aux valeurs. Si je me demande ce qui fait que je suis français, je citerai des noms. Je dirai que je suis français par Marivaux, par Racine, par Pascal, par les films d’Éric Rohmer, par les cafés, par la variété des paysages, par la beauté des églises de nos villages de Dordogne, par Bonnard, par Matisse, par Philippe de Champaigne. Peut-être aussi par Debussy, Ravel. L’identité, ce sont des lieux, ce sont des œuvres, c’est une couleur du ciel. C’est tout cela qui doit être enseigné, transmis, à ceux précisément qui n’en sont pas les héritiers directs. Et c’est là que l’École devrait jouer un rôle central ! Elle le fait de moins en moins !

Quand je vous écoute, je pense à une phrase célèbre de Chesterton : « Le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles  ». Et les idées chrétiennes devenues folles règnent dans l’Enseignement, où, pour reprendre la grande distinction pascalienne, l’ordre de la charité prévaut désormais sur l’ordre de l’esprit. Il s’agit de marquer toujours plus de sollicitude envers l’élève en grande difficulté pour les raisons humanitaires qu’on peut comprendre, mais au détriment évidemment du niveau général de la classe, puis de l’École dans son ensemble.

Dès lors, pour conjurer les inégalités, au nom du principe de charité, en fait on les aggrave. Et l’héritage se transmet de moins en moins bien. Or, il me semble que c’est cela qui fait une identité, plus simplement que des valeurs. La langue française par exemple, la langue telle qu’elle a été façonnée, enrichie par la littérature. Passer par la littérature pour mieux entendre et mieux parler le français, voilà ce qui devrait être un objectif national. Et je crois que ça l’est de moins en moins.
Si je me demande ce qui fait que je suis français, je citerai des noms. Je dirai que je suis français par Marivaux, par Racine, par Pascal, par les films d’Éric Rohmer, par les cafés, par la variété des paysages, par la beauté des églises de nos villages de Dordogne, par Bonnard, par Matisse, par Philippe de Champaigne.
A. Finkielkraut

Faut-il encore se battre ? N’avez-vous pas le sentiment d’être des Don Quichotte ? Est-ce que les jeux ne sont pas faits ?

A. F.– Oui, et en même temps, nous ne sommes pas seuls ! Nous sentons bien qu’il y a dans le pays une révolte contre cette évolution. Peut-être que tout n’est pas joué. Il est très important que des voix raisonnables et humanistes s’élèvent pour damer le pion aux populistes. Car le risque, c’est de voir un jour la haine pure monopoliser le refus de cette doxa pénitentielle qui nous accable.

J.-F. C.– Entièrement d’accord ! Il y a véritablement un enjeu aujourd’hui qui est intellectuel, moral, et j’ajouterai spirituel, de reconstruire quelque chose entre d’une part ces utopistes, dont les utopies s’accompagnent toujours de répression, et d’autre part le ressentiment pur, une sorte de réaction mécaniste, un retour de balancier. Je crois qu’entre les deux il faut reconstruire quelque chose. Et il y a peu de temps pour le faire.

Nous sommes nombreux à penser, à parler, à penser juste, à prendre des risques pour penser juste, comme vous le dites dans votre livre. Je rencontre régulièrement, ou j’entends, je lis, des intellectuels de premier plan qui se positionnent intelligemment, courageusement. Pourquoi ne pas s’associer, comme il y a eu dans les années 30 une ligue des intellectuels antifascistes, au lieu d’être des Don Quichotte chacun dans son coin ?

A. F.– L’antiracisme idéologique n’est plus aussi efficace qu’il ne l’a été. On ne croit plus dans cette bien-pensance. La réalité s’impose en dépit des efforts de la bien-pensance pour la dissimuler ou pour lui substituer l’image d’un éternel retour des années 30.

Voilà pourquoi je me dis comme vous que peut-être le combat vaut encore d’être mené. Sur qui compter politiquement ? Peut-on espérer qu’un parti politique, qu’un nouveau gouvernement prenne tout cela en charge et renoue notamment avec l’enseignement de l’histoire de France, une histoire qui peut être en effet critique ?

Pour comprendre l’histoire du monde, il faut s’enraciner quelque part. Il serait plus facile d’y avoir accès à travers le prisme de l’histoire de France qu’en enseignant sans aucun point d’appui ! »

Charles-Henri d’Andigné et Diane Gautr

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Famille chrétienne comment faire aimer la France ?