Histoire : une volonté de façonner les esprits

mardi 9 juin 2015
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« Les nouveaux programmes d’histoire :
Une volonté de façonner les esprits
dans le sens d’une vision politique assez précise »



« Les programmes d’Histoire de la classe de 5e témoignent d’une volonté de façonner les esprits dans le sens d’une vision politique assez précise.

Le thème n°1 est consacré à la Méditerranée : « un monde d’échanges VIIe-XIIIe siècle ». Dans ce thème l’étude de l’islam « débuts, expansion, société et culture » est obligatoire ; ensuite les enseignants doivent choisir entre deux autres exemples : « les empires carolingiens et byzantin entre Orient et Occident » ou « Routes de commerce, échanges culturels ».

Que la Méditerranée ait connu des échanges, commerciaux, culturels est une évidence. Elle n’en a pas moins connu des guerres, des actes de piraterie, le djihad et les Croisades,… etc. L’occulter s’apparente à une forme de révisionnisme. Restreindre l’histoire de la Méditerranée à un « doux commerce » est une vision idyllique, par laquelle on veut sans doute apaiser les tensions actuelles.

On peut aussi observer l’effacement des autres zones de l’Histoire européenne. Il n’y avait donc pas d’autres espaces politiques ou civilisationnels ? Ne pourrait-on évoquer devant les élèves de 5e l’histoire de la Hanse ? Celle de l’Europe centrale avec l’empire allemand ?.... S’il y a au Moyen Age uns structure politique impressionnante c’est bien l’empire germanique. A l’heure où l’on veut faire l’Europe, réduire celle-ci à sa frange méditerranéenne est stupide.

Enfin cette distinction entre les thèmes obligatoires (ainsi l’islam) et ceux où on laisse le choix du contenu entre deux options, introduit évidemment une hiérarchie. Est-elle justifiée ? L’islam est-il plus important dans l’histoire de l’Europe que l’empire carolingien ou Byzance ?

Le thème n°2 est intitulé « Société, Eglise et Pouvoir politique dans l’Occident chrétien XIe-XVe siècles ».

Au sein de ce thème sera obligatoire « la construction du royaume de France » et seront laissés au choix, soit « Une société rurale encadrée par l’Eglise » soit l’ « essor des villes et éducation ».

La différence de traitement entre l’islam et le christianisme médiéval apparaît ici frappante. On voit l’islam comme religion, ce qui est nécessaire ; on le voit comme civilisation, ce qui est justifié. Mais on restreint le christianisme, même pas à une religion (il est vrai que la présentation en est faite en classe de 6e) mais à l’Eglise et on restreint l’Eglise à son rôle d’encadrement social des campagnes. Et encore cela n’est-il qu’une option, à laquelle les enseignants pourront préférer celle consacrée aux villes et à l’ « éducation. »

On en déduit donc logiquement qu’il n’y a pas de civilisation médiévale chrétienne. Pas d’églises gothiques ? Si l’on s’arrête un instant sur ce dernier point, on mesure l’ampleur de l’opération qui semble menée sous les auspices de Madame Belkacem et du directeur du conseil des Programmes, Monsieur Michel Lussaut ; on efface des programmes scolaires ces chefs d’œuvre d’architecture, ces prouesses techniques, mondialement connus, que sont les cathédrales gothiques, produits et symboles par excellence de la civilisation médiévale dont nous sommes les héritiers, n’en déplaise à ceux qui n’y voient qu’un « roman national ».

L’intitulé du thème est en lui-même révélateur : « Société, Eglise et Pouvoir politique dans l’Occident chrétien XIe-XVe siècles » : un monde où l’Eglise est l’articulation entre le pouvoir et la société, donc une force d’encadrement social. Ce n’est pas faux mais l’Eglise ne se limitait pas à cela : on a depuis longtemps montré que l’accompagnement était aussi important que l’encadrement. Le programme oublie au passage le contenu et les manifestations de la foi (ainsi les pèlerinages), les différentes expressions artistiques (sculptures, vitraux, fresques).

Je ne m’attarde pas sur le troisième thème qui couvre les XVe-XVIIe siècles. La période parcourue est immense, trop vaste pour être bien assimilée. Une part importante de l’histoire de l’Europe passe aux oubliettes. On peut aussi regretter la disparition de l’étude d’une civilisation africaine et que, comme d’habitude, l’Extrême-Orient soit totalement occulté. Une planète terre sans l’Inde, la Chine, le Japon… A l’heure de la mondialisation, ce nouveau programme donne de l’histoire du monde une vision étriquée, donc fausse, et tend à faire disparaître de l’enseignement les éléments les plus spectaculaires de la civilisation européenne.

Il ne restera plus aux parents qu’à emmener leurs enfants à la Sainte Chapelle, à Laon, à Amiens, à Albi, à Reims etc. »

Sylvain Gouguenheim, professeur d’histoire médiévale à l’ENS de Lyon

Source :

magistro