On a piétiné la famille

mardi 6 mars 2018
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On a piétiné la famille oubliant qu’elle était aussi une inépuisable source de solidarités dont on ne pouvait pas se passer



« Les salariés des EHPAD se sont mis en grève, dénonçant un manque de moyens ayant pour conséquence un travail bâclé et dans l’urgence. Fruit du hasard – mais le hasard fait parfois froid dans le dos –, concomitamment au mouvement des EHPAD, le débat sur l’euthanasie était remis sur le tapis.

Pour calmer le jeu, Agnès Buzyn a décidé de débloquer 50 millions d’euros. Trop peu, selon les professionnels. Où trouver le reste ? Quel fond de tiroir racler ? On aurait bien quelques idées de subventions baroques – pour rester polies – à réaffecter, mais celles-là seront aussi très vite « mangées ». Parce que l’on a négligé le seul investissement durable : la famille.

Et si la détruire inlassablement, méticuleusement, pièce par pièce, au bulldozer où à la lime à ongles selon les occasions, avait été, y compris sur ce plan-là, une très mauvaise idée ?

Bien sûr – éclatement géographique, exiguïté des logements, allongement de la durée de vie obligent – il y a longtemps que les générations, sauf exception, ne cohabitent plus dans la même maison. Naturellement, j’ai lu comme vous Poil de Carotte, Génitrix, Vipère au Poing… et sais qu’il est des familles où l’on s’éreinte plus que l’on s’étreint. Mais enfin la plupart des parents, tout maladroits qu’ils soient, aiment leurs enfants, et réciproquement. Et lorsque les autres visitent les uns, c’est un renfort précieux : un repas qu’ils vont accompagner, un coussin mal installé qu’ils vont remonter, des angoisses qu’ils vont dissiper, de vieilles histoires cent fois rabâchées qu’ils vont écouter, des doléances qu’ils vont adroitement relayer. Et tout cela… bénévolement. Permettant ainsi aux soignants de se consacrer aux autres patients. Mais pour cela, encore faut-il que le mot parent ait un sens. Un sens qui ne soit pas fluctuant, aux contours mal définis.

Un processus qui s’accélère

Le processus de décomposition a été long, mais il s’est vertigineusement accéléré ces dernières années. François Hollande avait transformé le ministère de la famille en ministère des familles afin, disait-il, de les reconnaître toutes : « les recomposées, les monoparentales, de même sexe » : « ce qui est réactionnaire, c’est de considérer qu’un seul et unique modèle familial ».

Le procédé est éculé, c’est la disparition par lente dissolution dans un « tout flou ». L’article indéfini était en fait un préfixe privatif, pour former un mot-valise : le ministère défamille. Le ministère qui défait la famille.

Sous Macron, ledit ministère a d’ailleurs disparu. Et avec lui, son contenu, y compris dans l’esprit de « l’homme de la rue ».

France Info s’est intéressé récemment au don de sperme et d’ovocyte. Sur son site, une étudiante témoigne : elle est « tombée sur le don d’ovocytes et le don de mœlle épinière », et a jugé « que le don d’ovocytes ferait moins mal ». Pour elle, c’est la seule différence. Une autre affirme : « Je ne vois pas l’intérêt de retrouver son donneur car les liens du sang n’ont aucune importance, seuls les liens du cœur comptent. »

Les liens du sang ne sont pas tout, comme peuvent en témoigner, avec reconnaissance, les enfants adoptés, mais ils ne sont pas rien non plus, comme peuvent en témoigner les mêmes, en quête d’identité… pourquoi, sinon, à la maternité, se fatiguer à mettre un bracelet aux bébés ? Autant tous les mélanger.
La mondialisation vient aussi en renfort donner son coup de pelleteuse dans ce vaste chantier de démolition, comme en témoigne le testament de Johnny Hallyday : depuis 2015, on peut choisir la loi successorale de son lieu de résidence et aux États-Unis, on peut déshériter totalement ses enfants. La France, elle, impose les héritiers réservataires. Malgré les brouilles, la rancœur, qui n’est souvent qu’une affection souffrante, il y a l’ultime transmission patrimoniale qui a aussi une valeur symbolique. Même si c’est malgré soi et imposé par la loi, le défunt restaure par ce don ultime et cette reconnaissance officielle dans l’au-delà, un lien filial que les aléas de la vie avaient peut-être endommagé.

On a piétiné la famille parce que l’entité qu’elle représente est porteuse de valeurs aujourd’hui réputées détestables : elle est un lieu de hiérarchie et d’autorité entre parents et enfants. Elle est un lieu d’identité, de traditions communes. Elle est un lieu de transmission, d’un patrimoine génétique, matériel, culturel. On a oublié qu’elle était aussi une inépuisable source de solidarité dont on ne pouvait pas se passer.

Fragiliser la filiation ne nuit pas qu’aux enfants, comme on l’entend souvent, mais aussi à leurs arrière-grands-parents. »

Gabrielle Cluzel

Gabrielle Cluzel est rédactrice en chef du site Boulevard Voltaire, elle tient une chronique dans Famille chrétienne et Monde & Vie et a notamment publié Adieu Simone. Les dernières heures du féminisme, Le Centurion, 2016, 130 pages, 11,90 €.

Source :
© LA NEF n°301 Mars 2018

la nef détruire la filiation nuit aussi aux viellards