Cardinal Sarah : Une crise conséquence de l’oubli de Dieu

jeudi 26 septembre 2019
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Cardinal Sarah : Une crise conséquence de l’oubli de Dieu



Extraits D’Edward Pentin sur le site du National Catholic Register (traduction belgicatho)

« Le déclin de la foi en la présence réelle de Jésus l’Eucharistie est au cœur de la crise actuelle de l’Église et de son déclin, en particulier en Occident. Nous, évêques, prêtres et fidèles laïcs, sommes tous responsables de la crise de la foi, de la crise de l’Église, de la crise du sacerdoce et de la déchristianisation de l’Occident. Georges Bernanos écrivait avant la guerre : « Nous répétons sans cesse, avec des larmes d’impuissance, de paresse ou d’orgueil, que le monde se déchristianise. Mais le monde n’a pas reçu le Christ – non pro mundo rogo – c’est nous qui l’avons reçu pour lui, c’est de nos cœurs que Dieu se retire, c’est nous qui nous déchristianisons, misérables ! » (Nous autres, Français dans « Le scandale de la vérité », Points / Seuil, 1984).

Je voulais ouvrir mon cœur et partager une certitude : la crise profonde que traverse l’Eglise dans le monde et particulièrement en Occident est le fruit de l’oubli de Dieu. Si notre première préoccupation n’est pas Dieu, alors tout le reste s’effondrera. À la racine de toutes les crises, anthropologiques, politiques, sociales, culturelles, géopolitiques, il y a l’oubli de la primauté de Dieu. Comme l’a dit le pape Benoît XVI lors de sa rencontre avec le monde de la culture au Collège des Bernardins le 12 septembre 2008, « Le quaerere Deum » - « la recherche de Dieu », est le fait d’être attentif à la réalité essentielle de Dieu, l’axe central sur lequel toute civilisation et culture est construite. Ce qui a fondé la culture de l’Europe - la recherche de Dieu et la volonté de se laisser trouver par lui, de l’écouter - reste aujourd’hui le fondement de toute culture véritable et la condition indispensable à la survie de notre humanité. Car le refus de Dieu ou une totale indifférence à son égard est fatal à l’homme. "
J’ai essayé de montrer dans ce livre que la racine commune de toutes les crises actuelles se trouve dans cet athéisme fluide qui, sans renier Dieu, vit dans la pratique comme s’il n’existait pas.

Dans la conclusion de mon livre, je parle de ce poison dont nous sommes tous victimes : l’athéisme liquide. Il infiltre tout, même nos discours d’ecclésiastiques. Il consiste à admettre, aux côtés de la foi, des façons de penser ou de vivre païennes et mondaines. Et nous nous satisfaisons de cette cohabitation contre nature ! Cela montre que notre foi est devenue liquide et incohérente ! La première réforme à faire est dans nos cœurs. Elle consiste à ne plus faire de pactes avec le mensonge. La foi est à la fois le trésor que nous voulons défendre et la force qui nous permet de le défendre.
Ce mouvement qui consiste à « mettre Dieu de côté », en faisant de Dieu une réalité secondaire, a touché le cœur des prêtres et des évêques.

Dieu n’occupe pas le centre de leur vie, de leurs pensées et de leurs actions. La vie de prière n’est plus centrale. Je suis convaincu que les prêtres doivent proclamer la centralité de Dieu à travers leurs propres vies. Une Eglise où le prêtre ne porte plus ce message est une Eglise malade. La vie d’un prêtre doit proclamer au monde que « Dieu seul suffit », que la prière, c’est-à-dire cette relation intime et personnelle, constitue le cœur de sa vie. C’est la raison profonde du célibat sacerdotal.
L’oubli de Dieu trouve sa première et la plus grave manifestation dans le mode de vie sécularisé des prêtres. Ils sont les premiers à devoir porter la Bonne Nouvelle. Si leur vie personnelle ne reflète pas cela, alors l’athéisme pratique se répandra dans toute l’Église et la société.

Je crois que nous sommes à un tournant de l’histoire de l’Église. Oui, l’Église a besoin d’une réforme profonde et radicale qui doit commencer par une réforme du mode de vie et en particulier du mode de vie des prêtres. L’Eglise est sainte en elle-même. Mais nous empêchons cette sainteté de briller à travers nos péchés et nos préoccupations matérielles.

Il est temps de laisser tomber tous ces obstacles et de laisser enfin l’Église apparaître telle que Dieu l’a façonnée. On croit parfois que l’histoire de l’Église est marquée par des réformes structurelles. Je suis sûr que ce sont les saints qui changent l’histoire. Les structures suivent alors et ne font que perpétuer les actions des saints.

La notion d’espoir est un élément fondamental de votre travail, malgré le titre sinistre de l’ouvrage et les observations alarmantes que vous faites sur l’état de notre civilisation occidentale. Voyez-vous encore des raisons d’espérer dans notre monde ?
Le titre est sombre, mais réaliste. En vérité, nous voyons toute la civilisation occidentale en ruine. En 1978, le philosophe John Senior a publié le livre ’La mort de la culture chrétienne’. Comme les Romains du quatrième siècle, nous voyons les barbares prendre le pouvoir. Mais cette fois, les barbares ne viennent pas de l’extérieur pour attaquer les villes. Les barbares sont à l’intérieur. Ce sont ces individus qui refusent leur propre nature humaine, qui ont honte d’être des créatures limitées, qui veulent se considérer comme des démiurges sans pères et sans héritage. C’est la vraie barbarie. Au contraire, l’homme civilisé est fier et heureux d’être un héritier.

Nous avons convaincu nos contemporains que pour être libres, nous ne devons dépendre de personne. C’est une erreur tragique. Les Occidentaux sont convaincus que recevoir est contraire à la dignité de la personne. Cependant, l’homme civilisé est fondamentalement un héritier ; il reçoit une histoire, une religion, une langue, une culture, un nom, une famille.

Refuser de rejoindre un réseau de dépendance, d’héritage et de filiation nous condamne à entrer dans la jungle nue de la concurrence d’une économie qui se suffit à elle-même. Parce qu’il refuse de s’accepter comme héritier, l’homme se condamne à l’enfer de la mondialisation libérale, où les intérêts individuels se heurtent sans autre loi que celle du profit à tout prix.

Cependant, le titre de mon livre contient aussi la lumière de l’espoir car il est tiré de la demande des disciples d’Emmaüs dans l’Évangile de Luc : « Reste avec nous, Seigneur, car c’est presque le soir » (24:29). Nous savons que Jésus finira par se manifester.

Notre première raison d’espérer est donc Dieu lui-même. Il ne nous abandonnera jamais ! Nous croyons fermement en sa promesse. Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre la sainte Eglise catholique. Elle sera toujours l’arche du salut. Il y aura toujours assez de lumière pour celui qui cherche la vérité avec un cœur pur.
Même si tout semble en voie d’être détruit, nous voyons émerger les germes lumineux de la renaissance. Je voudrais mentionner les saints cachés qui portent l’Église, en particulier les religieux fidèles qui placent Dieu au centre de leur vie chaque jour. Les monastères sont des îles d’espoir. Il semble que la vitalité de l’Église s’y soit réfugiée, comme si elles étaient des oasis au milieu du désert - mais aussi des familles catholiques qui vivent concrètement l’Évangile de la vie, alors que le monde les méprise.

Les parents chrétiens sont les héros cachés de notre époque, les martyrs de notre siècle. Enfin, je souhaite rendre hommage à tant de prêtres fidèles et anonymes qui ont fait du sacrifice sur l’autel le centre et le sens de leur vie. En offrant chaque jour le Saint Sacrifice de la Messe avec révérence et amour, ils portent l’Église sans le savoir.

Comment ce livre complète-t-il vos deux volumes précédents - Dieu ou rien et La puissance du silence ? Qu’est-ce que celui-ci ajoute à ces deux ?

Dans ’Dieu ou rien’, je voulais rendre grâce à Dieu pour son intervention dans ma vie. Par « Dieu ou rien », je voulais réussir à placer Dieu au centre de nos vies, au centre de nos pensées, au centre de nos actions, au seul endroit qu’il doit occuper, pour que notre cheminement chrétien puisse s’articuler autour de ce Rocher sur lequel chaque homme se construit et se structure jusqu’à atteindre « l’âge mûr de l’homme, à la hauteur de la stature de Christ » (voir Éphésiens 4:13).

Le pouvoir du silence est comme une confiance spirituelle. Nous ne pouvons pas rejoindre Dieu. nous ne pouvons que rester en lui en silence.

Ce dernier livre est une synthèse. J’essaie de décrire clairement la situation actuelle et de décrire ses causes profondes. Ce dernier livre indique les conséquences humaines et spirituelles graves lorsque l’homme abandonne Dieu. Mais dans le même temps, ’Le soir approche et déjà le jour baisse’ affirme avec force que Dieu n’abandonne pas l’homme, même lorsque celui-ci se cache derrière les arbustes de son jardin, comme Adam. Dieu part à sa recherche et le trouve, d’où une lueur d’espoir pour l’avenir.

Au cours des dernières années, de nombreuses controverses ont été soulevées au sujet de la remise en cause de l’enseignement moral par les dirigeants de l’Église, par exemple dans Amoris Laetitia (La joie de l’amour), l’ignorance du magistère de Jean-Paul II ( l’Institut pontifical Jean-Paul II a récemment été modifié de manière significative), les efforts visant à saper Humanae Vitae (La vie humaine) et la révision de la peine de mort, pour ne citer que quelques-uns. Pourquoi cela se produit-il et les fidèles devraient-ils se sentir concernés ?

Nous sommes confrontés à une véritable cacophonie d’évêques et de prêtres. Tout le monde veut imposer son opinion personnelle comme une vérité. Mais il n’y a qu’une seule vérité : le Christ et son enseignement. Comment la doctrine de l’Église pourrait-elle changer ? L’Evangile ne change pas. C’est toujours le même. Notre unité ne peut pas être construite autour d’opinions à la mode.

La Lettre aux Hébreux dit : « Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et pour toujours. Ne vous laissez pas entraîner par toutes sortes d’enseignement étranges. Il est bon que nos cœurs soient fortifiés par la grâce et non par des aliments qui ne profitent pas à ceux qui les vivent »(13 : 8-9) - à cause de« ma doctrine », dit Jésus. « Mon enseignement ne m’appartient pas, mais provient de Celui qui m’a envoyé » (Jean 7:16). Dieu lui-même nous le répète souvent : « Je ne violerai pas mon alliance ; la promesse de mes lèvres, je ne la changerai pas. Par ma sainteté j’ai juré une fois pour toutes »(Psaume 89 : 35-36).

Certaines personnes utilisent Amoris Laetitia pour s’opposer aux grands enseignements de Jean-Paul II. Ils se trompent. Ce qui était vrai hier reste vrai aujourd’hui. Nous devons nous tenir fermement à ce que Benoît XVI a appelé l’herméneutique de la continuité. L’unité de foi implique l’unité du magistère dans l’espace et dans le temps. Lorsqu’un nouvel enseignement nous est donné, il doit toujours être interprété en cohérence avec l’enseignement précédent.

Si nous introduisons des ruptures, nous brisons l’unité de l’Église. Ceux qui annoncent à haute voix les révolutions et les changements radicaux sont de faux prophètes. Ils ne cherchent pas le bien du troupeau. Ils recherchent la popularité des médias au prix de la vérité divine. Ne soyons pas impressionnés. Seule la vérité nous libérera. Nous devons avoir confiance. Le magistère de l’Église ne se contredira jamais.

Lorsque la tempête fait rage, vous devez vous ancrer à ce qui est stable. Ne courons pas après les nouveautés à la mode qui risquent de s’estomper avant même que nous ayons pu les saisir.

Dans quelle mesure croyez-vous, comme le pensent certains critiques, que les réformes liturgiques post-conciliaires ont conduit à la crise actuelle dans l’Église dont vous parlez dans votre livre ?
Je pense qu’en la matière, l’enseignement de Benoît XVI est lumineux. Il a osé écrire récemment que la crise de la liturgie est au cœur de la crise de l’Église. Si dans la liturgie, nous ne mettons plus Dieu au centre, nous ne le mettons pas non plus au centre de l’Église. En célébrant la liturgie, l’Église remonte à sa source. Toute sa raison d’être est de se tourner vers Dieu, de diriger tous les regards vers la croix. Si ce n’est pas le cas, on se met au centre ; cela devient inutile. Je pense que la perte d’orientation de ce regard tourné vers la croix est symbolique de la racine de la crise de l’Église. Pourtant, le concile avait enseigné que « la liturgie est principalement et avant tout le culte de la majesté divine ». Nous en avons fait une célébration résolument humaine et centrée sur elle-même, une assemblée amicale qui se célèbre elle-même.
Ce n’est donc pas le Concile qui doit être contesté, mais l’idéologie qui a envahi les diocèses, les paroisses, les pasteurs et les séminaires au cours des années qui ont suivi.
Nous avons pensé que le sacré était une valeur dépassée. C’est pourtant une nécessité absolue dans notre cheminement vers Dieu. J’aimerais citer Romano Guardini : « Ayez confiance en Dieu ; la proximité avec lui et la sécurité en lui restent maigres et faibles, quand la connaissance personnelle de la majesté exclusive de Dieu et de sa sainteté terrible ne les contrebalance pas » (Méditations avant la messe, 1936).

En ce sens, la banalisation de l’autel, de l’espace sacré qui l’entoure, a été un désastre spirituel. Si l’autel n’est plus le seuil sacré au-delà duquel Dieu réside, comment pourrions-nous trouver la joie de l’approcher ? Un monde qui ignore le sacré est un monde uniforme, plat et triste. En saccageant notre liturgie, nous avons désenchanté le monde et réduit les âmes à une tristesse sourde.
Quels aspects de la réforme liturgique ont eu, selon vous, un effet positif ou négatif sur les fidèles ?

Il est important de souligner le profond bénéfice que la plus grande variété de textes bibliques offre à la méditation. De même, l’introduction d’une dose modérée de langue vernaculaire était nécessaire.

Avant tout, j’estime que le souci d’une participation profonde et théologique des fidèles est un enseignement majeur du Concile. Malheureusement, il a été utilisé à des fins d’agitation et d’activisme. On a ignoré que la participation active du peuple ne consistait pas à distribuer des rôles et des fonctions, mais plutôt à plonger les fidèles au plus profond du mystère pascal afin qu’ils acceptent de mourir et de grandir avec Jésus, de manière plus authentique et plus radieuse : une vie chrétienne basée sur des valeurs évangéliques.

Refuser de considérer la liturgie comme un ’opus Dei’, une « œuvre de Dieu », c’est courir le risque de la transformer en une œuvre humaine. Nous aimons ensuite inventer, créer, multiplier des formules, des options, imaginant qu’en parlant beaucoup et en multipliant des formules et des options, elles seront mieux écoutés (voir Matthieu 6 : 7).

Je crois que ’Sacrosanctum Concilium’ est un texte important pour entrer dans une compréhension profonde et mystique de la liturgie. Nous avons dû sortir d’un certain rubricisme. Malheureusement, il a été remplacé par une mauvaise créativité qui transforme une œuvre divine en une réalité humaine. La mentalité technique contemporaine voudrait réduire la liturgie à un travail pédagogique efficace. À cette fin, nous cherchons à rendre les cérémonies attrayantes et conviviales. Mais la liturgie n’a aucune valeur pédagogique si ce n’est qu’elle est entièrement destinée à la glorification de Dieu, au culte divin et à la sanctification des hommes.

La participation active implique dans cette perspective de trouver en nous cette stupeur sacrée, cette peur joyeuse qui nous réduit au silence devant la majesté divine. Nous devons refuser la tentation de rester dans l’humain pour entrer dans le divin.

En ce sens, il est regrettable que le sanctuaire de nos églises ne soit pas un lieu réservé au culte divin, que nous y entrions vêtu de façon laïque, que le passage de l’humain au divin ne soit pas signifié par une frontière architecturale. De même, si, comme l’enseigne le Concile, le Christ est présent dans sa parole lors de sa proclamation, il est regrettable que les lecteurs n’aient pas une tenue vestimentaire appropriée qui montre qu’ils ne disent pas des paroles humaines, mais une parole divine.

Enfin, si la liturgie est l’œuvre du Christ, il n’est pas nécessaire que le célébrant présente ses propres commentaires. Ce n’est pas la multitude de formules et d’options, ni le changement continu des prières et l’exubérance de la créativité liturgique, qui plaisent à Dieu, mais la métanoïa, le changement radical de nos vies et de nos comportements gravement pollués par le péché et marqués par un athéisme liquide.

Il faut se rappeler que, lorsque le missel autorise une intervention, cela ne doit pas devenir un discours profane et humain, encore moins un commentaire sur l’actualité ou des salutations mondaines aux fidèles présents, mais une brève exhortation à entrer dans le mystère.

Rien de profane n’a sa place dans les actions liturgiques. Ce serait une grave erreur de croire que des éléments matériels et spectaculaires encourageraient la participation des fidèles. Ces éléments ne peuvent que promouvoir la participation humaine et non la participation à l’action religieuse et salvifique du Christ.
Nous en voyons une belle illustration dans les prescriptions du Concile. Alors que la Constitution [sur la Sainte Liturgie] a recommandé à plusieurs reprises la participation active et consciente et même la pleine intelligence des rites, elle recommande en même temps le recours à la langue latine prescrivant que “les fidèles peuvent aussi dire ou chanter ensemble en latin les parties de l’ordinaire de la messe qui les concernent. "

En effet, l’intelligence des rites n’est pas l’œuvre de la seule raison humaine, qui doit tout saisir, tout comprendre, tout maîtriser. L’intelligence des rites sacrés suppose une réelle participation à ce qu’ils expriment du mystère. Cette intelligence est celle du sensus fidei, qui exerce la foi vivante à travers le symbole.

La passion du Christ est aussi une liturgie ; seul un regard de foi peut découvrir l’œuvre de rédemption réalisée par amour. La seule chose que la raison humaine y voit, c’est l’échec de la mort et l’horreur de la croix. Entrer dans la ’participatio actuosa’ implique que, comme les disciples d’Emmaüs, nous nous laissions toucher par la fraction du pain pour comprendre les Ecritures.

Comme le pape François nous l’a rappelé récemment, le prêtre n’a pas à se donner l’apparence d’un « maître du spectacle » (ou animateur de spectacle) pour gagner l’admiration d’une assemblée. Au contraire, il doit participer à l’action du Christ, y entrer, en devenir l’instrument. Par conséquent, il n’aura pas à parler constamment et à faire face à l’assemblée, mais il devra plutôt agir in persona Christi et, dans un dialogue nuptial, impliquer les fidèles dans cette participation.

Il convient donc que, lors du rite pénitentiel, de l’offertoire et de la prière eucharistique, tous se tournent ensemble vers la croix ou, mieux encore, vers l’est, pour exprimer leur volonté de participer à l’œuvre d’adoration et de rédemption accomplie par Christ et à travers lui par l’Eglise.

Pourquoi pensez-vous que de plus en plus de jeunes sont attirés par la liturgie traditionnelle / la forme extraordinaire ?

Je ne pense pas. Je le vois ; j’en suis témoin. Et les jeunes m’ont confié leur préférence absolue pour la forme extraordinaire, plus éducative et plus insistante sur la primauté et la centralité de Dieu, le silence et le sens de la transcendance sacrée et divine. Mais surtout, comment pouvons-nous comprendre, comment ne pouvons-nous pas être surpris et profondément choqués que ce qui était la règle hier soit interdit aujourd’hui ? N’est-il pas vrai que l’interdiction ou la suspicion à l’égard de la forme extraordinaire ne peut être inspirée que par le démon qui désire notre asphyxie et notre mort spirituelle ?

Lorsque la forme extraordinaire est célébrée dans l’esprit du Concile Vatican II, elle révèle toute sa fécondité : comment pouvons-nous être surpris qu’une liturgie qui a porté tant de saints continue de sourire aux jeunes âmes assoiffées de Dieu ?
Comme Benoît XVI, j’espère que les deux formes du rite romain s’enrichiront mutuellement. Cela implique de sortir d’une herméneutique de la rupture. Les deux formes ont la même foi et la même théologie. Les opposer l’une à l’autre est une erreur ecclésiologique profonde. Cela signifie détruire l’Église en la détachant de sa tradition et faire croire que ce que l’Église considérait comme sacré dans le passé est maintenant faux et inacceptable. Quelle déception et insulte pour tous les saints qui nous ont précédés ! Quelle vision de l’Eglise.

Nous devons nous éloigner des oppositions dialectiques. Le Concile ne souhaitait pas rompre avec les formes liturgiques héritées de la Tradition, mais au contraire mieux y entrer et y participer plus pleinement.

La Constitution conciliaire stipule que « les nouvelles formes adoptées doivent en quelque sorte se développer de manière organique à partir de formes déjà existantes ».

Il serait donc faux d’opposer le Concile à la Tradition de l’Église. En ce sens, il est nécessaire que ceux qui célèbrent la forme extraordinaire le fassent sans esprit d’opposition et donc dans l’esprit de Sacrosanctum Concilium.

Nous avons besoin de la forme extraordinaire pour savoir dans quel esprit célébrer la forme ordinaire. Inversement, célébrer la forme extraordinaire sans tenir compte des indications de Sacrosanctum Concilium risque de réduire cette forme à un vestige archéologique sans vie et sans avenir.

Il serait également souhaitable d’inclure dans l’annexe d’une prochaine édition du missel le rite pénitentiel et l’offertoire de la forme extraordinaire afin de souligner que les deux formes liturgiques s’illuminent, dans la continuité et sans opposition.
Si nous vivons dans cet esprit, la liturgie cessera d’être le lieu de rivalités et de critiques et nous conduira finalement à la grande liturgie céleste.

Dans de nombreuses régions d’Afrique, bien que les liturgies soient souvent longues, elles sont également caractérisées par des expressions libres de chants, de danses et d’applaudissements - ce que certains qualifieraient d’abus par rapport à une liturgie plus respectueuse, sobre et pieuse. Et pourtant, l’orthodoxie est bien vivante sur le continent. Comment pouvez-vous expliquer cela ?

En Afrique, les fidèles marchent parfois pendant des heures pour se rendre à la messe. Ils ont soif de l’Evangile et de l’Eucharistie. Ils marchent des kilomètres et viennent à la messe pour rester longtemps avec Dieu, écouter sa parole, se nourrir de sa présence. Ils donnent à Dieu leur temps, leur vie, leur fatigue et leur pauvreté. Ils donnent à Dieu tout ce qu’ils sont et tout ce qu’ils ont. Et leur joie est d’avoir tout donné.

Leur joie se manifeste parfois trop à l’extérieur et les Africains doivent apprendre l’intériorité et le silence. Ils doivent interdire les applaudissements et les cris qui n’ont rien à voir avec le mystère de Dieu ; ils doivent éliminer la parole, le folklore, l’exubérance des mots qui entravent la rencontre avec Dieu. Dieu habite le silence et l’intériorité de l’homme ; le cœur de l’homme est le temple de Dieu. Je sais que les Africains savent se mettre à genoux et communier avec respect et révérence.
Je crois que les Africains ont un sens profond du sacré. Nous n’avons pas honte d’adorer Dieu, de nous proclamer dépendant de lui. Surtout, les Africains sont heureux de se laisser enseigner la foi sans la contester ou la remettre en question. Je crois que la grâce de l’Afrique est celle de se connaître en tant qu’enfant de Dieu et de le rester.

Je souligne dans ce livre qu’au cœur de la pensée occidentale moderne, il y a un refus d’être un enfant, un refus d’être un père, ce qui est fondamentalement un refus de Dieu. Je discerne dans les profondeurs des cœurs occidentaux une profonde révolte contre la paternité créatrice de Dieu. Nous recevons de lui notre nature d’hommes et de femmes. C’est devenu insupportable pour les esprits modernes.
L’idéologie de genre est un refus luciférien de recevoir une nature sexuelle de Dieu. L’Occident refuse de recevoir ; il n’accepte que ce qu’il construit lui-même. Le transhumanisme est l’avatar ultime de ce mouvement. Même la nature humaine, parce que c’est un don de Dieu, devient insupportable pour l’homme occidental.
Cette révolte est dans son essence spirituelle. C’est la révolte de Satan contre le don de la grâce. Fondamentalement, je crois que l’homme occidental refuse d’être sauvé par pure miséricorde. Il refuse de recevoir le salut et veut le construire par lui-même. Les « valeurs occidentales » promues par les États-Unis reposent sur un refus de Dieu que je compare à celui du jeune homme riche de l’Évangile. Dieu a regardé l’Occident et l’a aimé parce qu’il a fait de grandes choses. Il a invité l’Occident à aller plus loin, mais l’Occident s’est détourné, préférant les richesses qu’il ne se devait qu’à lui-même. Les Africains savent qu’ils sont pauvres et petits devant Dieu. Ils sont fiers de se mettre à genoux, heureux de dépendre d’un créateur tout-puissant et d’un père.

L’Eglise en Afrique est reconnue pour son sens de la communauté, du partage, de la transcendance et pour son respect du magistère. Comment utiliser au mieux ces forces pour montrer la voie à suivre pour l’Église universelle, en particulier dans les régions où la laïcité et le nihilisme ont pris racine ?

L’Occident étant à l’origine de la crise, c’est à lui de mettre en œuvre l’antidote. Pour ce faire, nous devons partir de l’expérience des monastères. Ce sont des endroits où Dieu est simplement et concrètement au centre de la vie. Dieu est la vie de la vie de l’homme. Sans Dieu, l’homme ressemble à un fleuve immense et majestueux qui se serait coupé de sa source. Tôt ou tard, cette rivière s’assèche et meurt définitivement.

Nous devons créer des lieux où les vertus peuvent s’épanouir. Il est temps de retrouver le courage du non-conformisme. Les chrétiens doivent avoir la force de former des oasis où l’air est respirable, où, tout simplement, la vie chrétienne est possible.

J’appelle les chrétiens à ouvrir des oasis de gratuité dans le désert d’une rentabilité triomphale. Oui, vous ne pouvez pas être seul dans le désert de la société sans Dieu. Un chrétien qui reste seul est un chrétien en danger. Il sera éventuellement dévoré par les requins de la société commerciale.

Les chrétiens doivent se rassembler dans des communautés autour de leurs églises. Ils doivent redécouvrir l’importance vitale d’une vie de prière intense, continue et persévérante. Un homme qui ne prie pas ressemble à un homme gravement malade qui souffre d’une paralysie totale des bras et des jambes et qui a perdu l’usage de la parole, de l’ouïe et de la vue. ... Cet homme est coupé de toutes les relations essentielles. C’est un homme mort. Renouveler notre relation avec Dieu, c’est respirer, vivre pleinement.

Nous devons créer des endroits où le cœur et l’esprit peuvent respirer, où l’âme peut se tourner de manière très concrète vers Dieu. Nos communautés doivent placer Dieu au centre de nos vies, de nos liturgies et de nos églises.

Dans l’avalanche de mensonges, il faut pouvoir trouver des endroits où la vérité n’est pas seulement expliquée, mais expérimentée. C’est simplement une question de vivre l’Evangile ! Ne pas y voir une utopie, mais en faire l’expérience concrète.
Dans de nombreux pays, la perte de piété populaire semble avoir accéléré le processus de déchristianisation, en particulier parmi les classes populaires. Comment expliquez-vous cette perte de religiosité ?

Dans ce livre, j’explique que nous avons rêvé d’un christianisme « pur » et intellectuel. Nous avons refusé de permettre à Dieu de s’incarner dans nos vies. Les plus pauvres sont les premières victimes. Je crois que la fausse opposition théologique entre foi et religiosité est à l’origine de cette erreur. La première manifestation de la foi est notre culte religieux. Le chapelet, les pèlerinages, la prière à genoux, la dévotion envers les saints, le jeûne, ont été méprisés et ridiculisés comme des pratiques semi-païennes. Aujourd’hui, le jeûne du Carême, c’est-à-dire les 40 jours d’abstinence et de privation de nourriture, n’existe pour beaucoup que dans le rituel. Cette pratique est abandonnée. Cependant, il reste encore des jeûnes médicaux pour le bien-être de notre corps. Sans attitudes religieuses concrètes, notre foi risque de devenir un rêve illusoire.

Pourquoi le Synode de l’Amazonie préoccupe-t-il beaucoup de gens, y compris certains cardinaux respectés ? Quelles sont vos propres préoccupations au sujet de la réunion d’octobre ?

J’ai entendu dire que certains voulaient faire de ce Synode un laboratoire pour l’Église universelle, que d’autres déclaraient qu’après ce Synode, rien ne serait plus comme avant. Si c’est vrai, cette démarche est malhonnête et mensongère. Ce Synode a un but déterminé et local : l’évangélisation de l’Amazonie.
J’ai bien peur que certains occidentaux confisquent cette assemblée pour faire avancer leurs projets. Je pense en particulier à l’ordination d’hommes mariés, à la création de ministères féminins ou au fait de donner une juridiction à des laïcs. Ces points touchent à la structure de l’Église universelle. Ils ne sauraient être débattus dans un Synode particulier et local. L’importance de ses sujets nécessite une participation sérieuse et consciente de tous les évêques du monde. Or très peu sont invités à ce Synode. Profiter d’un synode particulier pour introduire ces projets idéologiques serait une manipulation indigne, une tromperie malhonnête, une insulte à Dieu qui conduit son Eglise et lui confie son dessein de salut.

Par ailleurs, je suis choqué et scandalisé que l’on prenne prétexte de la détresse spirituelle des pauvres en Amazonie pour soutenir des projets typiques d’un christianisme bourgeois et mondain.

Je viens d’une Église jeune. J’ai connu les missionnaires passant de village en village pour soutenir les catéchistes. J’ai vécu l’évangélisation dans ma chair ! Je sais qu’une jeune église n’a pas besoin de prêtres mariés ! Au contraire ! Elle a besoin de prêtres qui lui donnent le témoignage de la Croix vécue ! La place d’un prêtre est sur la Croix. Quand il célèbre la messe, il est à la source de toute sa vie, c’est-à-dire à la Croix.
Le célibat est un des moyens concrets qui nous permet de vivre ce mystère de la Croix dans nos vies. Le célibat inscrit la Croix jusque dans notre chair. C’est pour cela que le célibat est insupportable pour le monde moderne. Le célibat sacerdotal est un scandale pour les modernes, parce que la Croix est « une folie pour ceux qui se perdent » (1 Co 1, 13).
Certains occidentaux ne supportent plus ce scandale de la Croix. Je pense qu’elle leur est devenue un reproche insupportable. Ils en viennent à haïr le sacerdoce et le célibat.
Je crois que partout dans le monde les évêques, les prêtres, les fidèles doivent se lever pour dire leur amour de la Croix, du sacerdoce et du célibat. Ces attaques contre le sacerdoce viennent des plus riches. Certains se croient tout-puissants parce qu’ils financent les églises plus pauvres. Mais nous ne devons pas nous laisser intimider par leur puissance et leur argent !

Un homme à genoux est plus puissant que le monde ! Il est un rempart inexpugnable contre l’athéisme et la folie des hommes. Un homme à genoux fait trembler l’orgueil de Satan ! Vous tous qui, aux yeux des hommes, êtes sans pouvoir et sans influence, mais qui savez rester à genoux devant Dieu, n’ayez pas peur de ceux qui veulent vous intimider !

Nous devons dresser un rempart de prières et de sacrifices pour qu’aucune brèche ne vienne blesser la beauté du sacerdoce catholique. Je suis persuadé que jamais le Pape François ne permettra une telle destruction du sacerdoce. En revenant des JMJ de Panama, le 27 janvier 2019, il a déclaré aux journalistes en citant cette phrase du Pape saint Paul VI : « Je préfère donner ma vie que de changer la loi du célibat ». Il ajoutait : « C’est une phrase courageuse, il l’a dite en 1968-1970, à un moment plus difficile qu’actuellement. Personnellement, que pense que le célibat est un don pour l’Eglise et je ne suis pas d’accord pour permettre le célibat comme option ». »

Site source :

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