« France ! soit chrétienne ! N’aie pas honte de ton identité »

jeudi 9 juin 2016
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Mgr Fouad Twal : « Je demande à la France d’avoir un rôle politique au Moyen-Orient »
« France ! soit chrétienne ! N’aie pas honte de ton identité »



Par Alexia Vidot

« Agé de 75 ans, Mgr Fouad Twal (ici lors d’un pèlerinage en Jordanie) a fêté le 26 mai ses 50 ans de sacerdoce. Le pape lui a rendu un hommage appuyé
©M.HAMED-REUTERS

EXCLUSIF MAG - Le patriarche latin de Jérusalem, qui devrait prochainement quitter ses fonctions, évoque sans détour les conflits qui déchirent le Moyen-Orient et ses espoirs pour la conférence de paix de Paris ce 3 juin. »

« La France organise le 3 juin à Paris une conférence internationale pour relancer le processus de paix israélo-palestinien. Y a-t-il un espoir d’avancée ?
Je suis heureux que la France décide enfin d’élever la voix et de revenir sur la scène mondiale. J’espère toutefois qu’elle n’organise pas cette conférence pour montrer qu’elle existe encore, mais qu’elle a une vraie volonté d’aller au fond de la question israélo-palestinienne et de casser le monopole qu’ont les États-Unis et Israël sur le dossier. Encore et toujours, je demande à la France d’avoir un rôle politique, et pas seulement matériel et financier. Les Palestiniens sont contents de cette initiative. Netanyahou, lui, non, et il l’a fait savoir. Nous appuyons cette rencontre et prions pour son succès, pas tellement garanti !

Cette conférence a été au cœur de votre entrevue avec Manuel Valls le 23 mai. Que vous a-t-il dit ?

Le Premier ministre a nommé les principaux obstacles à l’avancée du processus de paix israélo-palestinien, notamment « la poursuite de la colonisation qui ruine la possibilité d’un État palestinien viable ». Il a aussi évoqué les problèmes rencontrés par les écoles chrétiennes et les actes de terrorisme et de vandalisme anti-chrétiens perpétrés en Israël. Il a réitéré la position de la France, protectrice des chrétiens de la région. À cela, nous avons répondu qu’en Terre sainte, les chrétiens ne sont pas un ghetto, une minorité isolée, mais qu’ils sont partie intégrante d’un peuple tout entier à sauver, les Palestiniens.

Comme Manuel Valls l’a dit lui-même, il s’agit de renverser les rapports « du fort au faible  » (Israël-Palestine) en convoquant la communauté internationale pour enfin tâcher de trouver une solution juste à ce conflit. C’est une mission difficile, nous en sommes conscients. Nous espérons que la République française aura le courage de dire à nos amis israéliens, à nos frères aînés, la vérité pour le bien de tous.
Avez-vous évoqué la situation en Syrie et en Irak ?

Nous avons pu faire part au Premier ministre de notre sentiment sur la guerre qui déchire la Syrie et déstabilise la région, et il nous a écoutés. Les interventions militaires n’ont fait que semer davantage la mort, la destruction, et profitent aux extrémismes. Nous souhaitons que la France garde un rôle politique de premier plan dans la résolution des conflits régionaux, mais par la force du dialogue, des négociations et de la diplomatie, et en évitant que meurent des milliers de victimes.
À propos de la résolution du conflit syrien, Manuel Valls a évoqué « un processus de discussion qui n’exclut personne » et s’est montré particulièrement préoccupé par la question des réfugiés.

En Israël et dans les Territoires palestiniens, l’absence de perspective politique a déclenché une vague de violence. Comment réagissez-vous face à cette « intifada des couteaux » ?

Ils sont pires qu’une armée, ces jeunes qui n’ont plus rien à perdre. Désespérés, ils volent des couteaux dans la cuisine de leur grand-maman pour jouer dans la rue à poignarder le premier Israélien rencontré. De l’autre côté, les militaires israéliens sont à bout de nerfs. Au moindre geste, ils vous envoient au Père éternel, sans jugement ni justice. Pire encore, ils démolissent la maison des parents qui ne savent même pas ce qu’a fait leur enfant. Est-ce une réaction digne d’un État qui se dit démocratique ?

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Il y a environ quatre mois, le gouvernement israélien a convoqué tous les chefs religieux pour savoir comment calmer la situation. Je leur ai dit simplement : « Donnez-leur une bonne éducation, de l’espace pour jouer, du travail, de la liberté, un avenir… » Mais rien.

Pensez-vous que l’« intifada des couteaux » puisse se muter en intifada tout court ? D’autant qu’en mai, la frontière entre Israël et Gaza a connu un regain de tension.
Je me demande pourquoi la troisième intifada n’a pas déjà commencée tant les conditions actuelles incitent à la faire. Quant à Gaza… Une guerre peut éclater à tout moment, c’est sûr. Quand on enferme 1,7 million de personnes dans une petite prison à ciel ouvert avec interdiction de sortir et de travailler, comment s’étonner ensuite que pour survivre ces personnes creusent des tunnels ? Ouvrez les portes en haut, ils ne feront plus de tunnels.

Les chrétiens, petit troupeau en Israël-Palestine, peuvent-ils faire tomber les murs ?
Nous voulons être des ponts entre les Israéliens et les Palestiniens… Mais nous ne sommes qu’une Église ! Nous n’avons pas de force militaire, pas de poids économique, et nous sommes peu nombreux. Notre force ? L’espérance, car nous savons que nous ne sommes pas seuls. Nous essayons de faire entendre notre voix en comptant sur les bonnes volontés des deux côtés.

Notre silence ferait plaisir à plusieurs, notre voix ne fait pas plaisir à tous. Car nous osons dire calmement la vérité et les gens n’aiment pas la vérité : la politique envers le Moyen-Orient est immorale, sans éthique ; c’est une politique d’intérêt. Nous essayons de faire justice et paix à travers nos institutions, au service de tous : nos écoles, nos hôpitaux, nos Caritas, nos paroisses… Nous espérons semer quelque chose, mais le fruit ne sera pas de mon mandat !

Comment les chrétiens pourront-ils encore servir de ponts entre Israéliens et Palestiniens s’ils continuent d’émigrer ? De fait, la Terre sainte – à l’image de tout le Moyen-Orient – se vide de ses chrétiens.

Pris en étau entre les fondamentalismes juif et musulman, beaucoup choisissent l’exil… mais tout comme les juifs et les musulmans modérés, car les chrétiens font partie intégrale de la population. Tous souffrent ensemble et aspirent à la paix ensemble.

Nous n’avons pas le droit de ghettoïser les chrétiens. Faites la paix, et les familles ne fuiront plus leur terre et ne s’enfuiront plus en Europe ou en Amérique. Faites la paix, et les populations pourront vivre, travailler, s’agrandir dans la joie. Incitez à la guerre, vendez des armes, considérez vos seuls intérêts égoïstes, et vous n’avez plus qu’à récolter ce que vous avez semé : les fondamentalismes, l’immigration… Le chaos.

Quel serait le visage de la Terre sainte sans ses chrétiens ?

Une terre archéologique. Or nous voulons une communauté sainte ! Notre présence est vitale. Elle doit servir de pont entre les communautés, de signe d’espoir, de témoignage de l’événement du salut. La Terre sainte doit être une terre d’accueil, de rencontre, de paix, de pèlerinage. Or jusqu’à maintenant, elle est une terre de violence, de guerre, de murs, de colonisation et d’occupation militaire dont personne ne veut parler ni écrire. C’est pourtant la responsabilité de l’Église universelle et de la communauté internationale. La politique ici étrangle tout, au point de faire oublier même aux chrétiens leur vocation.

Que pensez-vous de la transformation des lieux de noms juifs en arabe ?

Dans la réalité, c’est plutôt l’inverse. Le pays est davantage marqué par la transformation des lieux arabes en des lieux juifs. En raison d’une volonté de « judaïsation » des lieux, de la géographie, et de la terre en général, les noms de nos villes, de nos villages et de nos rues sont souvent changés, dans un souci constant de gommer notre existence et d’effacer notre Histoire, passé et présente. La Palestine, d’abord désignée en tant que « territoires occupés », est maintenant appelée « territoires discutés », venant nier la réalité de l’occupation israélienne.
Les idées de Daech ont-elles traversé les frontières de votre diocèse ?
Daech est partout, même à Jérusalem, car c’est une mentalité. Chaque fois que les conditions sont mauvaises, Daech naît dans le cœur et dans la tête des gens. Mais si vous mettez ensemble la justice, la démocratie et l’amour, les jeunes n’auront plus besoin d’aller à l’extrême pour revendiquer leur droit, la justice ou leur maison. Le drame, c’est que ce monstre on le fabrique nous-mêmes par nos mauvaises conduites.

Pourquoi vous êtes-vous récemment opposé à l’usage du terme « génocide » pour qualifier les persécutions de chrétiens dans les territoires contrôlés par l’État islamique ?

Daech tue tout le monde et pas seulement des chrétiens. Oui, il y a génocide, mais de toute la population, à commencer par les musulmans. Et cela fait déjà presque cinq ans ! Personne n’a bougé. Quand les intérêts américains n’étaient pas en danger, les chrétiens pouvaient mourir ou émigrer. Maintenant qu’ils le sont, les Américains se réveillent ! C’est une politique sans éthique, une politique d’intérêt.
La Jordanie, votre pays d’origine, est confrontée à un flux continu de réfugiés syriens et irakiens. Comment l’Église s’engage-t-elle sur le terrain pour aider ces migrants ?
Notre Église est belle. Elle a le sens de l’hospitalité. La première année, nous étions tous contents d’ouvrir nos écoles et nos églises pour accueillir des familles. Mais aujourd’hui, 20 % de nos habitants sont des réfugiés… Nous sommes fatigués de donner chaque jour, et eux le sont de recevoir chaque jour. Nous sommes fatigués de voir leur avenir bloqué.

Jusqu’à présent, nous n’avons réussi qu’à envoyer une trentaine de familles chrétiennes irakiennes en Australie. Les ambassades sont toutes réticentes à donner des visas. Que font les gouvernements occidentaux ? Où est la solidarité mondiale ?
Vous trouvez que l’Occident n’en fait pas assez ?

Vous ne faites rien ou si peu ! Les Occidentaux ont peur, car ils sont riches. La Jordanie est pauvre. Un pauvre reçoit un autre pauvre. Un riche a peur de perdre ses privilèges, ses richesses, son bien-être. Je les comprends un peu…
Et la France ?

J’ai envie de lui dire : soit chrétienne ! N’aie pas honte de ton identité. Nous sommes avec toi, sois avec nous. Reviens à la première communauté chrétienne de Jérusalem : priez, rompez le pain, servez ensemble. Et accueillez la veuve et l’orphelin.

Vous êtes en passe d’être remplacé. Quelle Église trouvera le nouveau patriarche ?
L’Église Mère de Jérusalem est l’Église du Calvaire. Dans nos rues étroites, Jésus est tombé plusieurs fois. Sur cette ville sainte, Il a pleuré. À la suite du Maître, nous prions, nous tombons, parfois nous pleurons…

Le calvaire continue à cause de la situation politique, plus pénible que jamais, beaucoup plus qu’au début de mon mandat, en 2008. L’attention mondiale s’est transportée sur la Syrie et l’Irak : qui, maintenant, se soucie de nous ? Mais le Calvaire n’est pas très loin du tombeau vide. La Résurrection doit nous traverser, nous relever. Je suis touché par ces jeunes Jordaniens qui, face à tant d’horreurs, sont revenus vers Dieu. Jamais nos églises n’ont été aussi pleines. Tout est bon pour celui qui croit en Dieu. »

Alexia Vidot

Source :

Famille chrétienne