Est « juste » une guerre entreprise sans haine ni intérêt personnel pour protéger les victimes des méchants

dimanche 5 juillet 2015
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« Est « juste » une guerre entreprise sans haine ni intérêt personnel
pour protéger les victimes des méchants » (Saint Augustin)

Spécialiste de l’histoire des idéologies et des mentalités religieuses, directeur de recherche honoraire au CNRS, le médiéviste Jean Flori considère que comparer les croisades d’hier au djihad d’aujourd’hui n’a pas de sens. Et le sort réservé aux chrétiens d’Orient le scandalise. (Une interview extraite du nouveau hors-série de La Vie : Croisades contre Jihad.)

La barbarie des djihadistes, aujourd’hui, serait-elle, neuf siècles plus tard, une réponse à une autre barbarie, celle des croisés, comme on l’entend dire parfois ?

L’historien médiéviste Jean Flori ne le croit pas. S’il ne nie pas que certains chevaliers pouvaient être mus par des motivations autres que mystiques, il ne doute pas davantage de la conception « simpliste » que les djihadistes ont de la culture, de l’histoire et de leur propre religion.

La comparaison entre croisades d’hier et djihad d’aujourd’hui est-elle pertinente ?

Non ! La seule comparaison valable à laquelle on peut procéder concerne les différences existant entre la formation de la croisade « chrétienne » et celle du djihad musulman pendant la même période (du VIIe au XIIe siècle).

Dans le christianisme latin, la valorisation puis la sacralisation de la guerre ont eu lieu lentement et en totale contradiction avec le pacifisme radical de Jésus et des premiers chrétiens. Dans l’islam, en revanche, la guerre est naturelle dès l’origine, le Prophète étant à la fois chef d’État et chef de guerre. Cette comparaison révèle aussi des nuances importantes : le djihad avait pour but de « dilater » les territoires musulmans à partir des Lieux saints initiaux, à savoir La Mecque, Médine et Jérusalem. C’est une guerre de conquête. La croisade, elle, intervient au XIe siècle, alors que l’Occident chrétien est assiégé. C’est une entreprise de reconquête de Jérusalem, premier des Lieux saints de la chrétienté, à une époque où le pèlerinage a pris une dimension importante dans la spiritualité chrétienne latine.

Le djihad est décrit par certains extrémistes comme une réponse, neuf cents ans plus tard, aux croisades. Cet argument est-il, selon vous, largement partagé par les musulmans d’Orient ?

Les « extrémistes » qui font régner la terreur coupent la tête des juifs, des chrétiens ou des musulmans ne partageant pas leur « foi », ont une conception simpliste de la culture et de l’histoire. Pour eux, tout ce qui n’est pas islamique doit disparaître : monuments, écrits ou êtres vivants. Ils veulent ignorer que de nombreux peuples autochtones d’Orient étaient déjà chrétiens avant la conquête musulmane, a fortiori bien avant les croisades.

La persécution exercée actuellement sur ceux-ci par les djihadistes ne fait qu’accélérer leur génocide sans que l’Occident intervienne ; il ne faudrait pas mécontenter nos « alliés » musulmans, à savoir les Turcs, auteurs du génocide des chrétiens arméniens, l’Arabie saoudite et le Qatar, proches des djihadistes, où sévit la charia et où la possession de la Bible est passible de mort. Ceux qui, parmi les musulmans d’Orient, n’ont de leur religion qu’une connaissance très rudimentaire partagent cette haine des chrétiens et l’exportent chez nous.

On peut douter des convictions religieuses des djihadistes. Mais les motivations des croisés n’étaient-elles pas parfois, elles aussi, d’une autre nature, politique et économique notamment ?

La croisade est l’aboutissement de la sacralisation de la guerre prêchée par la papauté au XIe siècle. Dans les entreprises de reconquête en Espagne, les intérêts matériels n’étaient pas interdits. Beaucoup de guerriers y ont pris part pour gagner domaines ou butin. En 1095, en revanche, Urbain II dote la croisade vers Jérusalem d’une récompense spirituelle. Acte pénitentiel rachetant les péchés, elle devient alors une « guerre sainte » qui sanctifie ceux qui y participent. Elle rejoint ainsi le djihad avec plusieurs siècles de retard. Urbain précise que ce rachat sera accordé à ceux-là seuls qui partent sans nul désir de gloire ou d’intérêt personnel… ce qui n’a pas empêché de nombreux chefs croisés de se tailler en Orient fiefs, domaines et principautés.

Quelle est la position respective des musulmans et des chrétiens sur la notion de « guerre juste » ?

Dans l’Ancien Testament, Israël est une théocratie. L’Éternel dirige son peuple par les prophètes. S’il ordonne la guerre, le peuple obéit. Jésus, pacifiste et universaliste, abolit cette notion. Quand Constantin se convertit au christianisme, vers 311, et favorise l’Église alors persécutée, les chrétiens voient en lui un sauveur. Au Ve siècle, ils sont prêts à combattre pour défendre l’Empire romain. À la même période, saint Augustin, constatant qu’aucun prophète ne justifie ce combat, pose les rudiments d’une nouvelle notion : la guerre « juste », concession au pouvoir civil impérial.

« Est « juste » une guerre entreprise sans haine ni intérêt personnel pour protéger les victimes des méchants », châtier ceux-ci, reprendre biens ou terres spoliés, etc. Cette nouvelle notion n’existe que dans les nations ou États laïques. Les sociétés théocratiques n’en ont nul besoin. C’est le cas dans l’islam, surtout sunnite. Le triomphe des musulmans par la guerre sainte, admise déjà par le Prophète selon beaucoup de spécialistes, est pour nombre d’entre eux inéluctable.

Peut-on dire que la situation actuelle des chrétiens d’Orient, souvent dramatique, trouve son origine dans l’époque des croisades ?

C’est ce que les musulmans sympathisants des djihadistes tentent de faire croire. De nombreux Occidentaux de confessions diverses commencent, eux aussi, à le croire. Cela atténue leur sentiment de culpabilité et leur donne prétexte à ne rien faire. L’histoire ne cautionne pas cette théorie. Dès la conquête des territoires chrétiens d’Orient par les armées musulmanes du VIIe siècle, ces populations ont subi des périodes de soumission protégée alternant avec des périodes de persécution et d’exclusion. La croisade leur a semblé une libération, mais ils ont vite déchanté. La précarité de leur situation a repris après l’échec des États croisés. Elle s’est accentuée avec la malencontreuse intervention militaire en Irak sous George W. Bush. Leur persécution n’a cessé de croître depuis. Les progrès des djihadistes accélèrent leur génocide sans émouvoir les États européens, qui cherchent à s’en laver les mains. L’Italie, débordée par les migrants fugitifs, ne reçoit même pas leur aide financière !

À quoi tient, selon vous, cette « frilosité » des États européens à l’égard du sort réservé aux chrétiens d’Orient, et du djihadisme en général ?

Les gouvernants occidentaux avouent tous qu’ils ne feront rien pour sauver les chrétiens d’Orient. Leur disparition programmée est déjà inscrite aux « profits et pertes ». On constate la même dérobade devant le péril djihadiste. Chaque État cherche à ne rien faire – c’est trop coûteux ! – et laisse les autres s’engager.

En France, nos politiques de tous bords semblent ne pas avoir réalisé que les djihadistes gagnent du terrain et des adeptes ; ils ne menacent pas seulement les juifs et les chrétiens d’Orient, mais aussi ceux d’Occident, et même les musulmans « modérés », que d’ailleurs on entend trop peu condamner les exactions de leurs coreligionnaires.

À lire :
Guerre sainte, jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme et l’islam, de Jean Flori (Seuil, coll. Points Histoire).

Source

la vie Jean Flori